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Publié par Nicolas Moineau

Nicolas MOINEAU est d'abord un mec bien dans ses basquettes, et de plus, droit dans ses bottes. L'image est complexe, je vous l'accorde, mais cible bien le personnage. Il est l'enfant illégitime de David Douillet et de Gilbert Montagné (l'image est bien de lui!). Il est accessoirement champion du monde d'escalade en categorie deficient visuel, et habite à Cahors, dans le Lot. La raison de cette interview a toujours été évidente pour moi, à la recherche de néguentropie psychique (j'imagine vos têtes!): Nico respire la vie, il aime croquer celle-ci à travers ses passions qui l'animent de 1000 feux. Comment serait il s'il n'avait pas eu cette rude saloperie, responsable de sa cécité progressive? Celle-ci l'obligeant à se battre bec et ongles, à essayer de trouver le positif en toute chose, remettant progressivement en question ses acquis, au rythme imposé par la maladie? Une chose est certaine, l'étincelle, il ne la voit peut-être plus, mais il la vit. Sa faiblesse exterieure lui a developpé une force intérieure. Nico nous renvoie sans cesse qu'il est un battant, ayant dépassé ce que bon nombre de grimpeurs valides n'a même pas envisagé: refuser de rester dorloté par le doux ronron de la victimisation, du regret, du remord. Avec lui, pas de plaintes, il assume ce qu'il est. Dans cet entretien datant de décembre, je vous laisse apprécier cette force de la nature, à sa juste valeur.

1: Peux tu te presenter?

En quelques mots, j’ai 35 ans, je suis père d’un enfant de 4 ans, je suis un peu grimpeur, un peu sportif, un peu kinésithérapeute et un peu musicien. Et tout ça fait quej’ai une vie bien remplie!

2: Depuis combien de temps grimpes tu?

Mes tout premiers pas, c’était à Fontainebleau en basket, le dimanche avec les parents, il y a presque 25 ans. Depuis, j’ai pratiqué plus ou moins assidûment avec des périodes où je n’ai pas du tout grimpé. J’ai une pratique régulière depuis une quinzaine d’années en fait.

3: Depuis combien de temps as tu cette maladie, et peux tu nous en dire plus?

La maladie a été diagnostiquée en tant que telle à l’adolescence. J‘avais des soucis depuis un moment mais on a mis du temps à mettre un nom dessus. C’est une rétinopathie pigmentaire. Les formes sont variables. Chez moi, ça a commencé par des difficultés la nuit, et aussi pour lire. Puis, ça s’est dégradé progressivement jusqu’à maintenant. Evidemment, il y a eu des moments difficiles. Au début, tu ne veux pas y croire, tu te dis: "ça va, je vais passer le permis, comme tout le monde et tout va bien se passer ". Et puis, passée cette phase de déni, tu passes par d’autres étapes et tu t’adaptes à l’évolution de ton état. Finalement, maintenant que je vois quasi-rien, je le vis mieux qu’il y a une dizaine d’années où j’étais le cul entre deux chaises, toujours obligé d’expliquer aux gens que je ne voyais pas bien, mais que je voyais quand même. Maintenant, Il n’y a plus d’ambiguïté, au moins c’est clair. Quoiqu’il y a encore des gens qui croient que j’ai mis un harnais au chien pour le guider parce qu’il est aveugle! (rire).

4: Ton titre de champion du monde t'a apporté quoi en premier: l'envie de t'entrainer pour progresser, un titre glané apres un Bercy parfait, une fin en soit?

Ca va faire un peu trivial de dire ça comme ça, mais, ça ne m'a pas apporté grand chose financièrement. En handisport, on n’a ni prime de résultat, ni rien. Je suis obligé d’aller taper chez les fabriquants pour récolter 2 ou 3 petits cadeaux, hormis la société SIMOND avec qui je suis partenaire depuis tres peu de temps. A part ce détail matériel, ça m’a donné un but à atteindre et grâce à cet enjeu, j’ai été motivé pour faire des efforts assez énormes et augmenter mon niveau. Et tout ça me permet d’aller dans des voies en falaises qui étaient jusqu’à maintenant inaccessibles pour moi. Le coup de la prime de résultat, c’est peut-être un détail, mais ça montre bien que nous ne sommes pas perçus comme des athlètes à part entière.

5: Ton metier et ta passion sont basés sur le ressenti, la sensation. L'un enrichit il l'autre?

Il est possible que mon métier et les diverses formations que j’ai suivies aient influencé ma pratique de l’escalade. Par exemple, je conseille à tous les sportifs de s’étirer régulièrement et, contrairement aux cordonniers qui sont mal chaussés, j’applique mes propres conseils. Tout les jours, je fais une demie heure d’exercices qui allient étirements en chaîne, travail respiratoire, gainages et postures. Ca doit ressembler à une sorte de yoga à l’occidentale. Le but, c’est de prévenir les blessures et d’avoir de bonnes sensations. Je ne pense pas que l’escalade ait influencé ma pratique de la kinésithérapie. Heureusement, je n’empoigne pas les patients comme je serre les prises. Peut-être que certains apprécieraient. Vas savoir…

6: Avec toi, le système de cotation a un sens plus caduque encore. Certaines voies bien moins dures que tes plus belles perfs, te seront toujours inaccessibles. N'est ce pas ça, finalement, qui t'a sauvé de cette course trop simpliste, pour aller vers une pratique de l'activité plus saine ou essentielle?

Forcément, il y a des styles d’escalade qui me correspondent mieux que d’autres. Je suis toujours plus à l’aise dans des voies qui ont un cheminement logique avec une grande préférence pour les fissures. Sinon, tout ce qui est dièdre, cheminée, colo, me convient bien aussi. Il y a aussi des voies que j’aime faire et qui ne sont pas dans ce style, mais ça me demande plus de travail de repèrage, et ça peut être un peu lourd.

Et je peux avoir du mal dans des voies pas trop dures mais qui demandent de la précision dans les placements de pieds.

7: Pour toi, ton échelle de valeur est basée sur quoi?

Je ne sais pas si on peut mettre une échelle sur le plaisir qu’on a à grimper. Si le rocher est joli, bien sculpté avec des formes sympas, compact et homogène, si j’arrive à caler des beaux mouvements, j’aurais autant de plaisir dans du 5b que dans mon niveau max après travail. Et aussi, j’aime bien les grandes longueurs de 40m. Quand on s’approche du relais et qu’il n’ya plus trop de communication possible. Des fois, c’est un peu flippant, mais j’aime bien cette impression d’être un peu tout seul avec le cailloux.

8: l'escalade véhicule quelles valeurs?

Selon moi, l’escalade est un cheminement qui devrait nous amener à être des personnes responsables et autonomes dans un milieu naturel. La résine, c’est peut-être un passage obligé pour moi, surtout pour les compets, mais c’est vraiment pas une fin en soi.

9: En tant que grimpeur, tu réussis à avoir un degré d'autonomie tres poussé, que nombre d'entre nous n'atteindront jamais. Et pour les autres, tu forces l'admiration. Dans notre milieu vertical, l'handicap n'est plus tant pour toi, mais bien pour d'autres, dits "valides". Peux tu nous éclairer sur ce sujet?

Il ne faut pas trop idéaliser les choses. Certes, j’ai un degré d’autonomie que certains grimpeurs valides n’ont pas. Par contre, je peux être révelateur des petits problème de chacun. Il y a des handicaps qui ne se voient pas. Alors effectivement, si je grimpe avec quelqu’un qui ne sait pas lire un topo, qui confond gauche et droite ou qui ne pense pas à signaler des évidences du genre "fait gaffe, t’es sur une vire à 2m de haut et pas au bas de la voie ", ça peut vite être galère voir dangereux. Je suis autonome, c’est-à-dire que je me gère moi et mon matos mais c’est parfois difficile de composer avec les petits points faibles des autres.

10: Ta strategie de grimpe est rôdée: tu palpes, touches le rocher, autant avec tes mains qu'avec tes pieds, un peu comme nous autres voyants, face à une dalle de Mouriès. As tu adapté ton matériel à ta grimpe tres personnelle?

Tout d’abord, je lève assez haut les pieds. Le plus simple pour ne pas s’embeter à chercher des prises de pieds, c’est de faire des pieds-mains. Et quand je ne peux pas, je trouve mes pieds un peu grâce à ma mémoire, et un peu en fouillant avec mes orteils. Je me suis donc orienté vers des chaussons vraiment sensitifs, souples et à semelle bien fine. En gros, je grimpe en falaise avec des balerines. C’est un peu dur pour les orteils, mais au moins on a les sensations. Autre chose, je ne peux pas grimper en jean. Forcement, avec mes pieds-mains improbables, j’ai besoin d’être bien libre dans les mouvements.

11: Tomber en tête, tu le conçois dans ta strategie de grimpe, ou certainement pas?"

Là-dessus, je crois que je suis comme une bonne majorité de grimpeurs. La peur de prendre un vol ne me paralyse pas, mais je n’aime pas ça, c’est clair. Parfois, dans les voies équipées un peu large, je secoue la corde pour écouter le bruit que fait la derniere dégaine posée, afin de me rendre compte de la distance qui m'en sépare. Quand je fais ça, c’est que je me pose trop de questions. En escalade sportive, la chute fait partie de l’activité et réussir à se liberer du point précédent, est nécessaire pour progresser, même si c’est dur.

12: Ta grimpe est du coup plus lente que celle des autres grimpeurs, car tu dois sans cesse rechercher mains, doigts, pieds, sans oublier les points d'ancrage afin d'assurer ta sécurité. Cela t'oblige donc à acquérir un degré de résistance supérieure à la moyenne. Comment t'entraines tu?

Je me fais des séances conti en salle à peu près deux fois par semaine. C’est-à-dire que je fais des tours de salle, à "Cahors-montagne", nous n’avons qu’une salle de bloc, modeste mais suffisante pour moi. Là, je ne cherche pas trop les prises, je connais bien la salle. J’ai quand même un style très statique. Le parcours m’amène à grimper à peu près un quart d’heure sans m’arrêter. Et quand je n’en peux vraiment plus, je lâche et direct après, je fais 2 ou 3 suspensions sur des petites prises, histoires de me finir. Je me repose un quart d’heure-vingt minutes et je recommence 3 ou 4 fois. Et de temps en temps, je fais une séance typée bloc avec d’autres grimpeurs. C’est quand même plus marrant.Et dehors, c’est une ou deux sessions falaise par semaine. Et en dehors de la grimpe, je cours 3 fois par semaine sur des sorties longues. Ca fait du bien. Je crois qu’entre la course et la grimpe, je cumule au moins une quinzaine d’heures d’entraînement par semaine.

13: l'esprit de cordée prend tout son sens en étant à tes côtés, car ton compagnon de grimpe devient tes yeux. On retrouve du coup, l'esprit de cohésion des alpinistes, de ceux qui engagent. Pourrais tu grimper avec le premier venu? Que demandes tu à ton assureur?

Disons que je fais attention à ce que je fais et surtout avec qui je le fais. Je peux grimper avec pas mal de gens différents mais je m’adapte à chaque fois à la personne. C’est important de rassurer la personne avec qui je grimpe par exemple, si je suis avec ma copine qui n’aime pas du tout me voir prendre un vol, je ne vais pas aller dans des voie dures. Donc, je grimpe avec des personnes que je connais bien et je m’adapte à chacun.

14: L'ouïe est un sens important de par le fait: tu aimes la musique, et joue d'un instrument. Qu'aimes tu?

J’essaie de jouer de la basse quand j’ai le temps et je suis pas mal branché jazz, funk, et tout ce qui groove en général.

15: La maladie n'a pas fini son chemin. Le processus d'habituation que tu as mis en place est achevé? Comment perçois tu cette énorme épreuve?

Je pense que le plus dur est passé. Il ne me reste plus qu’à vivre et à en profiter au maximum. Et merde aux cons et aux idées toutes faites! (rires).

16: Comment t'imagines tu dans les années à venir? La grimpe sera toujours présente à tes côtés?

La grimpe sera toujours là, c’est clair. La compétition, c’est moins sûr. Le problème, c’est que mon titre m’a amené une certaine notoriété et tout plein de sollicitations. J’ai un enfant et un boulot, à mi temps, certes mais, quand même. Je n’ai pas de subventions. Les déplacements, les mondanités, tout ça prend du temps et coûte du fric. Les gens qui m’invitent à droite, à gauche, ne se rendent pas compte que je dois élever mon gamin, et gagner ma vie. C’est clair que si je m’apperçois qu’on continue de m’en demander beaucoup, et qu’il n’y a rien en retour, j’arrêterais les compet.

17: Ton chien Dougie est présent dans ta vie à un degré elevé. Ne serait il pas ton vrai compagnon de cordée?

Dougie, c’est l’être avec qui je passe le plus de temps. C’est du 24/24. On partage les bons moments et les galères. Je l’ai depuis 3 ans et il m’a vraiment changé la vie. J’ai pu apréhender l’avenir differement grâce à lui.

18: Dans la vidéo récemment réalisée sur ton parcours, tu dis que "c'est aussi simple que ça". C'est vraiment "aussi simple que ça"?

Quand j’ai appris que j’avais une maladie évolutive, je voyais bien mieux et pourtant, ça n’a pas été simple du tout. Mais maintenant, oui, c’est simple et je fais tout pour que ça le reste. Quant à ce film, ça n’est pas aussi simple. Yvan FOURCADE a fait du bon boulot, Louis de chez Beal m’avait fait un petit cadeau et j’ai tenu à le mettre en valeur pour le remercier. Par contre, une video vue plus de 20 000 fois avec le logo d’une marque de chaussons que je ne citerai pas, ça aurait pû mériter un petit cadeau en retour, et là, j’ai été bien déçu. J’ai l’impression qu’Yvan et moi, avons fait du bénévolat, pour une boîte qui fait du fric. Et pour le principe, ça me gène. J'en profite du coup, pour remercier chaleureusement, Dominique de chez SIMOND grâce à qui j'ai un soutien matériel, et aussi mon partenaire, Baptiste LAMARE, patron de la boite 180°, fabricant de volumes pour murs et blocs.

Mon Itw dans le numéro 147 de Grimper

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